dimanche 10 avril 2011

125e de l'Hôtel du Parlement de Québec: grève pendant la construction

Cette semaine, on soulignait le 125e anniversaire de l'Hôtel du Parlement de Québec, notamment dans le cadre d'une émission spéciale de la Première chaîne radio de Radio-Canada diffusée en direct de l'édifice (Cliquez sur le lien pour écouter différents extraits de l'émission du 7 avril 2011). En effet, le premier débat de l'Assemblée législative s'y tenait le 27 avril 1886. Il est indéniable que cet édifice occupe aujourd'hui une place de choix dans le patrimoine bâti de la Vieille capitale. Sa construction n'a certainement pas été de tout repos...

Source: « Édifice du Parlement à Québec » (vers 1887), Bibliothèque et archives nationales du Québec, Cote P318, S2, P20, consultation en ligne, 10 avril 2011.

On décide de construire un nouveau bâtiment pour les chambres d'assemblée de la province de Québec dans les années 1870. Le bâtiment qui était utilisé sur la Côte de la Montagne manque d'espace. À cette époque, des rumeurs courent toujours à l'effet que certaines représentants voudraient voir déménager les édifices gouvernementaux (et le siège du gouvernement, purement et simplement) à Montréal et Québec manque clairement d'édifices assez respectables pour accueillir le siège du pouvoir politique. C'est finalement en 1875 qu'on lance le projet. Bien que l'on tergiverse un peu sur l'emplacement, le gouvernement fédéral vend finalement le Cricket Field à la province de Québec en 1876 et on choisit le projet d'un architecte de Québec, Eugène-Étienne Taché.

Source: J.E. Livernois, « Eugène-Étienne Taché », vers 1901, Bibliothèque et archives nationales du Québec, Cote P560, S2, D1, P1289, consultation en ligne, 10 avril 2011.

Taché avait prévu deux phases à son projet pour un budget total alloué d'environ 500 000 dollars (estimation de 1876). Vu la précarité des finances de l'état, on décide d'abord de se lancer dans la construction d'une partie de l'édifice soit les façades ouest, sud et nord (excluant donc la façade, appelée palais législatif). Si on remonte aux premiers travaux d'arpentage, la première phase de construction s'échelonne de 1876 à 1979, bien que la construction ait lieu surtout en 1878. C'est justement le 25 mai 1878 que le chantier connaît son premier conflit de travail: les tailleurs de pierre tombent en grève quand ils apprennent qu'on diminue leur salaire et qu'on décide de faire venir des employés de Montréal. Le conflit de travail mènera à une émeute, le 12 juin 1878, où la milice intervient et deux grévistes seront tués. Le chantier rouvrira à la fin du mois du juin, après des ententes avec les travailleurs. Malgré cet épisode, la première phase se conclut ainsi dans les temps et à peu près dans les coûts prévus puisqu'on évalue les montants de la construction à 392 000 dollars. 

Source: Eugène Haberer (gravure), « Façade des nouveaux édifices du Parlement à Québec » (vers 1880-81), tiré de MARTIN, Denis, « Les « héros de la patrie», la façade du Parlement », Cap-aux-Diamants, vol. 1, no. 4, 1986, p. 9. La gravure originale provient de Bibliothèque et archives nationales du Québec. La cote n'est pas spécifiée. Consultation en ligne, 10 avril 2011.

Les problèmes se produisent aussi pendant la seconde phase, soit la construction, à partir de 1880, du palais législatif. Le terrassement s'effectue jusqu'en 1882 et on lance ensuite un appel d'offres. C'est l'entrepreneur Alphonse Charlebois qui met la main sur ce contrat (probablement grâce à l'appui personnel du premier ministre Joseph-Alfred Mousseau, ci-bas) en soumissionnant pour 185 000 dollars. Les travaux débutent vers 1883. Dès le 19 avril, on sent que les travaux devront être accélérés puisque l'Hôtel du Parlement de la côte de la Montagne est la proie des flammes. On transfère donc rapidement l'Assemblée législative et le Conseil législatif dans différentes parties déjà construites de l'édifice actuel, mais la construction n'est pas terminée.

Joseph-Alfred Mousseau
Source: « Joseph-Alfred Mousseau », Assemblée nationale du Québec, consultation en ligne, 10 avril 2011.

Cependant, le principal problème arrive à l'automne 1884. Alors que les constructions ont repris pour la façade, dans la nuit du 11 au 12 octobre 1884, deux explosions détruisent largement la façade du Parlement. On a bien attendu une troisième explosion plus tard le 12 octobre, mais elle n'est jamais venue. Cette explosion est venue retarder les travaux. Combiné avec l'incendie de 1883, les besoins d'accélérer les travaux vont contribuer à l'explosion des coûts du Parlement. 

Source: « La dynamite a Quebec » (extrait), Le Canadien, 13 octobre 1884, p.2, consultation en ligne, 10 avril 2011.

L'Assemblée législative siégera ensuite pendant quelques mois au Salon rouge (actuelle salle du Conseil législatif alors que celui-ci siège toujours à la bibliothèque) en 1885 avant que l'édifice soit finalement livré en 1886. Les premières rencontres dans les Salons actuels ont lieu le 8 avril 1886, avant la fin de la construction de la tour centrale. Le projet final de Charlebois aura finalement coûté 1 million de dollars à l'état québécois. Coûtant près de trois fois le prix estimé au départ et provoquant ainsi la colère de certains journalistes et observateurs, le gouvernement a décidé de restreindre ses projets de grandes célébrations prévues pour l'ouverture du bâtiment.

dimanche 3 avril 2011

Petites nouvelles, pour se détendre...

Malheureusement, je ne pourrai pas faire de mise à jour complète cette semaine en raison de temps important que me prend la préparation d'une conférence pour cette semaine. Je vous offre tout de même la retranscription d'une petite annonce bien de son temps. Le premier objet en amiante porte certainement à réfléchir...


Le Canadien, 5 janvier 1891, p.2
AMIANTE! AMINATE!
-
Specialites Etrangeres et Domestiques
Pipes en amiante,
Boîtes de sûreté en amiante,
Carton d'amiante,
Presse-étoupe (packing d'amiante),
Ciment d'amiante pour conduits à vapeur et enduits de bouilloire,
Costumes en amiante pour pompiers,
Drap d'amiante,
Peinture d'amiante, à l'épreuve du feu,
Feutre d'amiante,
Corde d'amiante.
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Poèles à Gaz, Lampes sans cheminées, Lampe à l'albocarbone, Poèles de cuisine fonctionnant au moyen d'une lampe, etc.
Théo. Hamel
44
Côte Lamontagne, Québec

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samedi 2 avril 2011

Mise à jour: on attend demain...

Le blogue sera cette semaine mis à jour demain, dimanche le 3 avril 2011.

Entre temps, si le coeur vous en dit, vous pouvez essayer la nouvelle option de visualisation des carnets de blogger en cliquant sur ce lien. Les options sont en haut à droite. Les options "timeslide" ou "sidebar" sont les deux qui s'appliquent le mieux à ce carnet. Attention cependant, ces options sont encore en développement...

samedi 26 mars 2011

Élection fédérale de 1891 dans la région de Québec: l'affaire McGreevy-Langevin

Sir John Alexander MacDonald est le premier Premier ministre du Canada, élu lors des premières élections en 1867. Bien qu'il doive démissionner en 1873 pour une affaire de pots-de-vin, il réussit à reprendre le poste de Premier ministre à l'élection de 1878. L'élection du 5 mars 1891 était la troisième élection de MacDonald à la tête des conservateurs (qu'on appelait encore parfois le Parti libéral-conservateur) après son élection de 1878. Non seulement devait-il alors composer avec l'arrivée d'un nouveau chef au Parti libéral, un certain Wilfrid Laurier, mais il a également dû composer avec certains de ses propres députés, notamment Thomas McGreevy (ci-bas).

Photo de MCGREEVY,  Thomas
Source: « Thomas McGreevy », William James Topley (photographe), Bibliothèque et Archives Canada, cote PA 033469, consultation en ligne, 26 mars 2011.
Il est encore impossible d'apprécier le résultat des élections générales.
Nous ne pouvons cependant nous empêcher de faire observer sans retard que le McGreevéisme a été balayé dans ce district, M. Flynn dans le comté de Québec, M. Chateauvert dans Québec-Centre, M. Turcotte dans Montmorency, etc.
Tous ceux enfin qui s'étaient inféodés à cette sale engeance ont été vaincus. M. McGreevy n'a échappé à la défait que par ses moyens ordinaires, la corruption et la démoralisation de la multitude.
Il ne pourra, il n'osera même pas prendre son siège, car il est sûr d'en être expulsé.
Cet extrait du quotidien Le Canadien (vendredi 6 mars 1891, p.2 - voir note en fin de texte) est un indicateur clair d'un des enjeux de l'élection de 1891 dans la région de Québec. En effet, bien que les conservateurs aient eu à contrer les élans de Wilfrid Laurier, l'élan des Libéraux n'est pas encore assez fort pour y déloger les conservateurs. Mais le cas de Thomas McGreevy est intéressant.

Député de la circonscription de Québec-Ouest depuis 1867, T. McGreevy est un entrepreneur qui a donc su se tenir près des milieux politiques de son époque. L'un des principaux entrepreneurs de la construction de l'Hôtel du Parlement de Ottawa, T. McGreevy a aussi su s'associer rapidement à différents collègues lui étant politiquement affilié pour participer à la construction de différends chemins de fer. Il était également impliqué dans un bon nombre de compagnies de la région de Québec et d'ailleurs au pays. Rapidement, il est devenu un proche des membres les plus influents de son parti. Il était argentier des Conservateurs pour le Québec et un confident de Hector-Louis Langevin, ministre des Travaux publics et bras droit de MacDonald (ci-bas).

Les malversations soulignées à l'époque auraient notamment été effectuées dans le cadre de la construction du chemin de fer de la Rive Nord. En fait, Thomas McGreevy s'était associé à son frère, Robert, alors employé de la firme Larkin, Connolly & Company, impliquée dans bon nombres de travaux publics. Robert avait été engagé sur recommandation de Thomas... à condition que celui-ci obtienne une participation de 35% dans la compagnie.

 Le très honorable sir John Alexander Macdonald
Source: « Le très honorable sir John Alexander Macdonald, Premier ministre, 1867-1873; 1878-1891 », Ernest Fosbery (peintre), 1931, Collection patrimoniale de la Chambre des communes, no. catalogue O-568, consultation en ligne, 26 mars 2011.

La relation était simple: grâce à ses contacts, Thomas manoeuvrait pour avantager la compagnie de son frère en modifiant des appels d'offres, rejetant des propositions au nom du ministère des Travaux publics et en offrant des informations privilégiées à Robert. Robert préparait les appels d'offre pour s'assurer de leur octroi à son employeur et Thomas pouvait donc toucher, à travers sa participation, une belle part des profits. La relation prend abruptement fin en 1888 alors que Robert décide de poursuivre son frère pour des sommes d'argent que Thomas ne lui aurait pas versées. Ces poursuites sont effectuées en 1888 et 1889, sans que Robert McGreevy réussisse à soutirer les sommes significatives à son frère.

Conscient des implications possibles de ces poursuites, R. McGreevy tente d'abord de jouer ses cartes sur la scène politique. Il approche les membres les plus influents du Parti conservateur, incluant MacDonald et Langevin. Cependant, au bureau du Premier ministre, on lui répond que des questions ont été posées aux principaux protagonistes et que les accusations sont sans fondement. R. McGreevy se tourne alors vers d'autres tribunes.

File:Joseph Israël Tarte.png
Source: « Joseph Israël Tarte », J. E. Livernois (photographe), copie d'une image de Bibliothèque et Archives nationales Québec, cote P560 S2 D1 P1307, wikipedia.org, consultation en ligne, 26 mars 2011.

Le principal dénonciateur de T. McGreevy est Joseph Israël Tarte (ci-haut). Directeur (ou éditeur) de plusieurs journaux et politicien, Tarte aura le plus vertement dénoncé les pratiques de McGreevy. C'est R. McGreevy qui prend contact avec Tarte au début de l'année 1890. Membre du Parti conservateur, il est aussi directeur du journal Le Canadien. Tarte, qui était un conservateur convaincu à l'époque (il deviendra plus tard un ministre libéral sous Laurier entre 1896 et 1902), connaissait l'influence immense que T. McGreevy avait en coulisse. Ce dernier allait jusqu'à aider les députés libéraux provinciaux de Honoré Mercier, principalement parce que ce dernier avait dédommagé T. McGreevy dans l'affaire de la construction du chemin de fer de la Rive Nord. En effet, T. McGreevy réclamait plus d'un million de dollars au gouvernement du Québec. Tous les gouvernements provinciaux conservateurs lui avaient refusé compensation, mais Honoré Mercier lui avait accordé...

Élu dans Montmorency comme indépendant en 1891, Israël Tarte va donc militer activement aux Communes contre McGreevy et son système de patronage entre des entreprises et les classes politiques du Québec et du Canada. Tous ces événements sont aujourd'hui encore connus sous le nom de scandale McGreevy-Langevin. C'est certainement ce scandale qui coûtera le poste de Premier ministre du Canada à Hector-Louis Langevin (ci-bas) qui était jusqu'alors considéré comme le successeur logique de John A. MacDonald.

File:HectorLangevin23.jpg
Source: « Hector-Louis Langevin », William James Topley (photographe),  juillet 1873, Bibliothèque et Archives Canada, cote PA 026409, copie sur wikipedia.org, consultation en ligne, 26 mars 2011.
McGreevy sera finalement expulsé du caucus conservateur le 29 septembre 1891, environ 6 mois après l'élection. Pour toutes ses actions, il sera condamné à un an de prison  (il y restera environ cinq mois et sera réélu comme député conservateur de Québec-Ouest en 1895 avant d'être défait en 1896). Hector-Louis Langevin sera largement éclaboussé et devra démissionner de son poste de ministre des Travaux publics. On dit que John Abbot, le remplaçant de MacDonald dès juin 1891, lui aurait promis le titre de lieutenant-gouverneur du Québec pour le forcer à démissionner, mais ce poste revint à Joseph-Adolphe Chapleau en 1892. Quant à Tarte, son élection fut annulée en 1892, mais il se représenta comme libéral dans la circonscription de l'Islet en 1893 et fut élu. C'est l'élection générale suivante, en 1896, qui sonnera le glas des conservateurs à la tête du Canada. Wilfrid Laurier,  à la tête du Parti libéral, demeurera Premier ministre jusqu'en octobre 1911.

Note
Il est intéressant de noter qu'une petit erreur d'impression semble s'être produite dans l'édition du journal, du moins dans la copie numérisée par Bibliothèque et Archives nationales Québec alors qu'on peut clairement lire 4 mars (plutôt que 6 mars) dans le haut de la page 2, page d'où provient la citation utilisée ci haut. Voir à ce sujet l'exemplaire de BANQ en cliquant sur ce lien.

Après un mois de pause, mise à jour dans les prochaines heures!

De retour dans la blogosphère après une pause d'un mois, Histoire et Société sera remis à jour dans les prochaines heures. Cette pause bien nécessaire était notamment l'occasion de pousser un peu plus loin une réflexion bien personnelle sur une des facettes du rôle des historiens dans la société. Comme par ce blogue, je crois fermement que les historiens sont très bien outillés pour parler du passé. Certes, ils le font dans leurs recherches et travaux scientifiques, mais ils ont aussi les outils pour le faire sur la place publique et ce, même si leur discours doit y être adapté, autant sur la forme que sur le fond. À ce moment, la mince ligne entre l'historien et l'interprète du patrimoine peut parfois rendre les deux rôles incompatibles, mais parfois se confondre...
C'est dans l'espoir de mieux présenter ces réflexions (et en conséquence de la formation académique que cela demande) que cette pause était nécessaire. Mais la formule de Histoire et Société ne changera pas en 2011: en s'inspirant de l'actualité, nous allons continuer à présenter des facettes de l'histoire de la ville de Québec (en se permettant quelques petits écarts, bien entendu).

Un petit avant goût pour la semaine?

Disons que le gouvernement est tombé cette semaine et qu'on s'en va en élection fédérale le 2 mai...

samedi 26 février 2011

Les effondrements du pont de Québec (1907 et 1916) selon quelques journaux contemporains

L'an dernier, Radio-Canada nous apprenait que l'eau sous le pont de Québec serait polluée, probablement parce que la peinture du pont (qui contient du plomb) s'effrite avec les intempéries vers le fleuve et le terrain sous le pont. La semaine dernière, c'est un trou béant qui s'est formé sur l'accès sud du pont, retardant largement le passage de la rive-sud vers la rive-nord lundi dernier, le 21 février 2011. Malgré tout, ce symbole de l'ingénierie tient depuis près de 100 ans maintenant au-dessus du fleuve Saint-Laurent. Il est donc intéressant de se rappeler brièvement certains événements entourant ce pont.

Le pont de Québec est un pont de type cantilever et sa travée centrale de 549 mètres est la plus longue du monde. Le projet est intégré au projet de chemin de fer transcontinental du gouvernement du Canada au tournant du XXe siècle. Plusieurs sites et sources, notamment cet intéressant article de l'encyclopédie du patrimoine culturel de l'Amérique française, décrive le pont et histoire. Voici quelques sources de l'époque à propos des deux effondrements.
 





Source : « Quebec Bridge Disaster - looking south », The Montreal Weekly Witness, p. 2,  consultation en ligne, 26 février 2011.

Le 29 août 1907, le pont s'effondre une première fois (ci-haut). Les rapports de cette tragédie sont  nombreux: parfois détachés, parfois très émouvants (et spécialement détaillé par rapport aux reportages que les médias du XXIe siècle présentent parfois) comme en fait foi cette transcription d'un article de la Une de l'hebdomadaire montréalais Le Bulletin (dimanche, 1er septembre 1907, p. 1):

[...] Les derniers renseignements relatifs à l'écroulement du pont de Québec, bien que peu précis quant à la cause, le sont davantage quand aux résultats de cette lamentable catastrophe.
Le nombre des victimes dépasse soixante, et ce chiffre sera sûrement augmenté encore, car plusieurs des malheureux ouvriers qui ont été retirés vivants des sinistres décombres, ne survivront pas à leurs horribles blessures.
Un deuil immense plane aujourd'hui sur la ville de Québec, la province et sur le Canada tout entier.
À la stupeur du premier moment a succédé un sentiment immense de profonde et douloureuse sympathie à l'adresse des familles des nombreuses victimes. On a lu avec effroi le récit des tristes détails sur l'état dans lequel on a trouvé les malheureux qui ont trouvé la mort dans cet écrasement de fer. Leurs blessures étaient horribles, leurs plaies terrifiantes; leurs membres arrachés gisaient, accrochés aux pièces de fer tordues, et des corps déchiquetés, défigurés, flottaient au fil de l'eau.
De la rive, des hommes, des femmes et des enfants, dont on devine l'émotion, entendaient les appels et les gémissements des blessés. Hélas, quelle plume pourra jamais décrire l'horreur d'un pareil tableau!
Pour notre part, nous y renonçons... [...]
Tout de même intéressant de renoncer à décrire pareil tableau après les quelques lignes très descriptives... De son côté, le Montreal Weekly Witness, un autre hebdomadaire de la métropole, dresse un portrait complet dans son édition du 3 septembre. Non seulement y va-t-on d'une description détaillée des faits, d'une liste des décès, mais on y ajoute quelques histoires qui prévoyaient le drame, allant de l'avertissement de l'ingénieur Theodore Cooper à une histoire de rêve prémonitoire (Montreal Weekly Witness, p. 2, 3 septembre 1907):

Remarkable vision
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Ironworker of New Haven dreamed that Quebec Bridge had fallen
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New Haven, Conn., Aug. 30.- Edward Sutton, an ironworker, of this city, who worked on the bridge at Quebec for a time last spring, said to-day that about a month ago he dreamed that this very bridge had fallen. He says that the dream so impressed him that he wrote to a bridge worker named Richard Little, of this city, and told him of the impressions he had received, and in consequence, Mr. Sutton says, Little and his side partner threw up their work nad (sic) went elsewhere.

Fichier:Collapse of the centre span of the Quebec Bridge.jpg 
Source: A. A. Chersterfield, Quelques moments avant l'effondrement de la travée centrale du pont de Québec en 1916, Bibliothèque et Archives Canada (copie sur wikipedia.org), consultation en ligne, 22 mars 2010.

Le deuxième accident se déroule le 11 septembre 1916. C'est au moment de monter la travée centrale et de la raccrocher aux deux extrémités (ci-haut) que l'accident se produit. Comme celui-ci se déroule lors d'un moment crucial, laissons le soin à l'hebdomadaire Montreal Weekly Witness de nous décrire la scène (12 septembre 1916, p. 2):

[...] After the span had been hooked on the trusses, which were connected with the arms, and, which were to lift the span to its place, there was a wait until 9.20 o'clock, when the scows were released and floated away with the tide, to be caught by tugs. This, the engineers said, was the crucial moment, as the weight was first placed on the arms: then a great cheer broke out when it was seen that the scows were clear and the span hanging on the arms.
It had been moved up about three feet by the jacks when the excursion and Government boats began to leave, but barley had they disappeared on their way to Quebec when the span broke away first at one end of the jacks and a great cry of horror rose from the spectators. Then the other end snapped off quickly and the whole 5,100 tons disappeared in the river.
On tente d'expliquer assez rapidement le drame (autre photo, ci-bas) comme en fait foi cette brève de l'hebdomadaire de Québec, La Vérité (p. 3, 16 septembre 1916):

La Cause de l'accident
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À la suite d'une conférence entre les officiers et les ingénieurs sur la chute du tablier central du pont de Québec, M.G.H. Duggan, ingénieur en chef de la S.Lawrence Bridge Limited, après avoir entendu les récits de plusieurs témoins oculaires, a autorisé la déclaration suivante:
Un sérieux examen du bureau des ingénieurs indique que le tablier central du pont de Québec a été perdu par une défectuosité dans les solives qui le montaient et sur lesquelles la structure reposait depuis six semaines. Les bras cantilever ne sont aucunement affectés et l'on se prépare à remplacer la pièce tombée aussitôt que praticable. 
On a maintenant établi définitivement que le tablier céda d'abord du côté sud et il est pratiquement certain, suivant les histoires les plus dignes de foi, que le tablier n'a pas plié, mais qu'il est tombé presque intact.
Les pestes (sic) de vies sont de douze.


Source: A.A. Chesterfield, Effondrement du tablier central du pont de Québec, Musée McCord (copie sur le site de l'Université de Sherbrooke), consultation en ligne, 22 mars 2010.

Inauguré le 20 septembre 1917 et encore debout aujourd'hui, le pont de Québec est l'une des signatures distinctives du paysage construit de la région de Québec. Le pont de Québec est considéré comme un site historique national du Canada depuis janvier 1996. Mais un projet de restauration complète se fait toujours attendre. La rumeur a longtemps voulu que les anneaux de fer des ingénieurs aient été fabriqués à partir de métal provenant de la travée centrale effondrée du pont de Québec. Cette rumeur n'est en fait qu'une légende urbaine, parfois encore colportée de nos jours.

lundi 21 février 2011

ESSAI: Howard Zinn (1922-2010) - réflexion maladroite sur l'historien et la sphère publique




NOTE: Voici la mise à jour de cette semaine, une réflexion sur la vulgarisation en histoire. Comprenez bien que ce texte a été rédigé il y a plus d'un an maintenant. Il fait partie d'une réflexion personnelle sur le rôle de l'historien dans la cité. Incomplète, cette réflexion est en cours d'organisation et de développement. D'autres textes suivront probablement...

http://top-people.starmedia.com/tmp/swotti/cacheAG93YXJKIHPPBM4=UGVVCGXLLVBLB3BSZQ==/imgHoward%20Zinn3.jpg


Le 27 janvier 2010 décédait un des historiens états-uniens les plus influents de la deuxième moitié du XXe siècle, Howard Zinn. Né le 24 août 1922, Zinn a servi comme pilote de bombardiers durant la Deuxième Guerre mondiale avant de revenir aux États-Unis et d'obtenir son Ph.D. de l'Université Columbia et de finalement devenir professeur de sciences politiques à Boston University (poste qu'il occupera entre 1964 et 1988). Son principal ouvrage est A People's History of the United States, paru pour la première fois en 1980.

Aujourd'hui, plusieurs éditions plus tard, ce livre s'est vendu à près de deux millions d'exemplaires aux États-Unis seulement(1). Le livre qui s'attarde principalement à l'histoire du peuple à travers ses luttes et ses épreuves, celles du quotidien comme celles d'exceptions, a jeté une onde de choc dans la communauté historienne (qui n'a pas très bien reçu le livre) et dans la population en général. L'intérêt de ce livre, surtout à l'époque à laquelle il a été écrit (la fin des années 1970, l'aube des années Reagan), est sa "nouvelle" approche de l'histoire des États-Unis: à partir des démunis et des sans-voix, il a tâché de faire une histoire du pays.

Bien entendu, son livre a des faiblesses d'un point de vue historien: les sources sont parfois tendancieuses, les conclusions sont prévisibles, le livre est très partisan, la méthode soutenue par une référence constante aux sources est parfois déficiente. L'auteur ne s'en est jamais caché pourtant. Il était conscient de faire une oeuvre militante et croyait cette démarche nécessaire simplement pour contrer l'historiographie glorifiante qui se trouvait mur à mur dans les écoles et les universités. Pour ce faire, il a donc écrit un livre à la prose efficace et directe, rempli d'exemples qui illustrent bien son point et amène le lecteur à se poser de vraies questions. Pour moi, c'est un livre, nonobstant ses positions, qui suscite assurément des discussions et des débats et peut faire connaître de réels aspects méconnus de l'histoire des États-Unis. Son style direct en est un support fantastique et ses exemples finissent par passionné le lecteur qui n'aurait eu, au départ que peu d'intérêt pour le sujet. C'est une réussite assez impressionnante.

L'histoire de Zinn nous mène donc sur un autre chemin: est-il possible ou même désirable d'accorder le rôle d'historien à celui de "pédagogue populaire", est-il possible pour un historien de faire un travail de vulgarisation sans s'attirer les foudres de plusieurs de ces collègues académiques?

Comment bien comprendre la dichotomie historien/vulgarisateur? Oeuvrant depuis près de 10 ans en médiation/interprétation/vulgarisation, je communique sur une base régulière de l'histoire, d'une façon à captiver autant que possible un auditoire pour lui faire comprendre certaines réalités du passé. Et depuis quelques années, je me pose ces questions.

Je crois que ce sont des rôles qui sont partiellement incompatibles, et qui sont malheureusement incompris. En bref, les historiens académiques (lire « savants ») et ceux qui s'affairent à communiquer l'histoire à un plus grand public (les « vulgarisateurs »), poursuivent des rôles diamétralement opposés. Les premiers cherchent à expliquer, tout en nuances, les problèmes profonds que soulèvent tel ou tel autre événements ou situation qui s'étend sur une courte ou une longue période dans le temps. Il s'adresse aussi, généralement, à un public qui a des références communes avec lui et qui peut comprendre un texte à travers un ensemble de "codes" typiques à la profession.

À son opposé, le "vulgarisateur" doit s'adresser à un public général. Pour être compris, il doit assumer que son auditoire ne possède pas les codes pour bien déchiffrer son message, ne possède pas les références pour le situer dans le temps ou même pour faire certaines nuances qui seraient autrement implicites à son sujet.

En quelque sorte, on pourrait aller jusqu'à argumenter que le « vulgarisateur » ne fait pas de l'histoire. Rompant avec la recherche d'une grande Vérité, il se contente de présenter une vérité; l'action de communiquer pour un public non-initié demande de faire des choix parfois déchirants et on peut certainement affirmer que l'historien ne fait plus de l'histoire, mais du patrimoine. Une sorte de « patrimonialisation » du passé. Pour simplifier, le patrimoine est une compréhension de notre mémoire collective, souvent associé à un événements ou des objets d'un passé plus ou moins lointain et qui est présenté de façon à être utile aux générations futures. Dans l'acte de « vulgariser », l'historien cherche à se rendre utile aux individus à qui il s'adresse, il cherche à créer un sens.

En histoire, à la base du travail de « vulgarisateur » se trouve celui d'historien. L'historien retourne dans les sources. Il les consulte, les analyse, les décortique et réussit finalement à déduire ou construire un sens, un discours, une explication à une problématique spécifique traitant d'une situation de notre passé. Il utilise des codes scientifiques, une méthode de recherche et de dissertation. Et il transmet sa Vérité à ses pairs qui sont en mesure de décoder le message de façon acceptable. Mais ce savoir, s'il reste à ce niveau, peut finir par se perdre. L'historien doit porter le chapeau du vulgarisateur. La cité demande son dû en quelque sorte. Il s'agit donc de rendre à la société le fruit de ses recherches. Mais il faut décoder automatiquement les clés comprises dans notre message original pour être compris du plus grand nombre. Cela demande donc une approche différente, un vocabulaire différent et un habillage particulier. L'historien qui décide de porter le chapeau de vulgarisateur fait un travail différent (mais tout à fait nécessaire et complémentaire) à son travail de recherche scientifique. Cela fait appel à différentes techniques. Et qui de mieux que l'historien pour présenter ses résultats. Il est le plus à même de faire les choix nécessaires et éclairés pour présenter de façon précise ses recherches. C'est cependant un monde tout à fait différents de codes à s'approprier... 


Vous trouverez un peu plus bas un lien vers le site de l'éditeur Harper Collins qui vous permet de faire des recherches à même A People's History of the United States et de le consulter en ligne. Des éditions sont autrement disponibles en ligne pour consultation et le livre se trouve encore très bien en librairie, autant en anglais (Harper Collins, 2003) qu'en édition française (Agone, 2003).





Sources
1 - Howard Powell, "Howard Zinn, Historian, Dies at 87", New York Times, 27 janvier 2010, consulté en ligne.